INÉGALITÉS NUMÉRIQUES ET RECONNAISSANCE SOCIALE. Des usages populaires de l'informatique connectée
Digital inequalities and social recognition. Popular uses of connected computers
Force est de constater que la « religion du progrès technique » ne s’est jamais
aussi bien portée. Ces dernières années ont vu les technologies de l’information
et de la communication (TIC) devenir les nouveaux fétiches de la compétition
économique, sociale et de l’idéologie de la communication. On nous assène
ainsi que la diffusion exponentielle des TIC au sein de nos sociétés conduirait à
davantage d’autonomie, de puissance cognitive, d’activités relationnelles, etc. Il
va sans dire que notre « athéisme » en la matière nous pousse à réfuter d’emblée
cette vision irénique liée aux usages des TIC. Des travaux de plus en plus
nombreux montrent en effet qu’ils peuvent également prendre forme sur fond
de domination, de dépendance, de surcharge cognitive ou d’incapacité effective
à faire proliférer des liens (Granjon et al., 2008). Les prélats de la société de
l’information nous les présentent (et nous les vendent) comme les remparts
essentiels des formes contemporaines de désaffiliation. Ils les considèrent
comme les conditions matérielles impératives d’insertion dans la nouvelle
société du savoir. Pourtant, les TIC en général et l’informatique connectée1 en
particulier ne conduisent pas mécaniquement à davantage de justice sociale.
Le thème de la « fracture numérique » se présente encore trop souvent
comme l’évidente déclinaison de cette idéologie qui fait des usages des TIC le
garant d’un changement social positif bénéficiant au plus grand nombre. Dans
une perspective critique, nous souhaitons déconstruire ce cadrage normatif en
rappelant que les phénomènes de « fracture numérique » sont d’abord la
conséquence d’inégalités sociales.
Dans un second temps, une attention particulière portée aux usages que font
les classes populaires de l’informatique connectée nous permet de montrer, à
partir d’un questionnement centré sur la reconnaissance sociale (Honneth), que le
comblement de la « fracture numérique » tel qu’il est habituellement envisagé ne
satisfait pas à des exigences de justice sociale. Nous montrons que les usages
développés par ces populations défavorisées, fussent-ils complexes, témoignent
surtout de la persistance d’un ordre social qui préempte les gains d’autonomie
susceptibles d’être tirés de l’utilisation de l’informatique connectée. Telles que
nous les concevons, les inégalités numériques sont d’abord des privations de
capacités à saisir les prises positives de l’informatique connectée, capacités
entendues ici à la fois comme compétences, dispositions et sens pratiques.
F.GRANJON
Français
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