POLITIQUES PUBLIQUES. Construction de la fracture par les usages dans l'enseignement
Public policies: development of the fracture through usage in education
La révolution numérique marque le passage d’une économie matérielle à une
économie de l’immatériel. Ainsi, la division des tâches et la production de
masse qui caractérisent une économie fordienne laissent-elles la place à une
économie post-fordienne dans laquelle le croisement de l’informatique et des
réseaux permet au capitalisme industriel de s’emparer du monde (Rasse, 2006).
La généralisation de la micro-informatique et des technologies à base
numérique, l’interconnexion des bases de données, la mise en réseau des
individus, la banalisation de la surveillance des communications synchrones et
asynchrones et des fichiers échangés sont les modalités de l’informatisation de
la société. Les investissements en infrastructures numériques et la connexion du
territoire contiennent la promesse de nouveaux marchés et sont considérés
comme une condition de la consommation de masse de produits et services
numériques. Tous les secteurs des économies sont concernés par la
généralisation des technologies de l’information et de la communication :
l’industrie, les services, l’agriculture, la médecine et, bien entendu, l’éducation.
Pour ce dernier domaine, certains discours utopistes et technophiles pensent
résoudre le problème de l’éducation de masse par le détour de la technologie.
Le défi mondial de Jean-Jacques Servan-Schreiber considérait que la révolution
technologique allait permettre de diffuser l’éducation en concevant un réseau
unique avec des centres de données communs et des infrastructures de
télécommunication communes. C’était ne pas admettre que les techniques ne
changent pas si aisément les constantes anthropologiques majeures dont
l’attachement à la communication directe (Breton, 2006). Mais c’était aussi faire
l’impasse sur l’inégalité des citoyens du monde face à l’éducation. Sur ce point,
les inégalités d’accès au numérique sont d’abord des inégalités économiques,
sociales et culturelles existantes : tous ceux qui sont déjà en position d’infériorité
quant à l’accès aux ressources élémentaires, au développement, à la richesse et à
l’éducation sont aussi exclus de l’accès au numérique. Le fossé numérique se
creuse entre pays du Sud et pays du Nord, et dans un même pays, entre les riches
et les pauvres (Lamarche et al. 2006). La « fracture numérique » par les usages
(Rallet, 2006) pointe l’inégale répartition des capacités sociocognitives et
socioculturelles entre les individus. Cette fracture nous renvoie aux politiques
publiques et le plan d’action adopté par le SMSI en 2003 met l’accent sur l’accès
aux infrastructures, aux connexions, aux réseaux. Mais qu’en est-il sur le plan de
l’éducation et sur celui de l’accompagnement aux usages ?
En France, l’enjeu économique, social et politique de la généralisation des
TIC est celui d’un marché international de la formation. Christine Barats (2006)
considère, d’une part, que l’importance du contexte international est l’argument
d’une approche technophile et, d’autre part, que la compétitivité internationale justifie l’entrée de la France dans la société de l’information et donc, l’utilisation
des TIC. Sylvie Bourdin (2008) souligne que l’inscription dans la « société de la
connaissance » est fortement corrélée à un impératif de productivité et fait
émerger les TIC comme solution privilégiée de l’atteinte des objectifs de
modernisation dans l’enseignement. Nous interrogeons ici le concept de
« fracture numérique » (Rallet, 2006) au regard des politiques publiques de
généralisation des TIC engagées dans le système éducatif français. Ce travail
s’inscrit dans le cadre d’une recherche conduite en sciences de l’information et
de la communication et adoptant une méthodologie qualitative d’inspiration
ethnographique. Ce texte met en perspective le processus historique
d’intégration des TIC par les politiques publiques avec les résultats de leurs
évaluations menées par et pour le ministère de l’Éducation nationale.
L’hypothèse est alors que la cohérence du système éducatif français est mise à
mal par les pressions auxquelles l’école est soumise pour contribuer à
l’avènement de la société dite « société de l’information ».
I.PYBOURDIN
Français
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